AMAES

AMAES (Moyen Âge)

Resp. Colette Stevanovitch (Colette.Stevanovitch@univ-lorraine.fr) et Anne Mathieu (anne.Mathieu@univ-montp3.fr)

Propositions:  jusqu’au 1er novembre  titre et un bref résumé à envoyer aux organisatrices.

Ce sont les exceptions qui trouvent place dans les textes médiévaux. A une époque où le parchemin était cher et l’écriture un processus long et minutieux, nul ne s’amusait à noter les faits banals que l’historien d’aujourd’hui recherche avidement. Les entrées de la Chronique anglo-saxonne notent les événements inhabituels. Les romans moyen-anglais ne sont pas des « tranches de vie » mais l’histoire de destins remarquables. Nous pouvons presque partir du principe que du moment que quelque chose était jugé digne d’être couché par écrit, c’est que c’était quelque chose d’exceptionnel.
Société
Dans une société où le poids de la tradition se fait fortement sentir, quelle est la place de l’expression individuelle ?
La société médiévale repose sur la tradition. Loin de valoriser l’individualisme comme le fait la société moderne, elle place l’homme ou la femme fermement dans le cadre d’une société où chaque position génère des attentes : être femme, être roi, être prêtre, sont des situations à la fois exceptionnelles par rapport à la majorité, et porteuses de leur propre norme.
L’exception se conçoit par rapport à la règle. A ce qui est attendu, connu, traditionnel, conventionnel, validé par les siècles ou par l’accord collectif, s’oppose une expression individuelle différente, novatrice, parfois transgressive, qui dans certains cas anticipe ce qui sera la norme de l’avenir.
L’histoire anglaise nous offre maints personnages d’exception, rois, saints, qui se démarquent du rôle qui est le leur : Alfred, roi lettré ; Edmond, roi martyr ; Richard 1er, roi plus attaché au continent qu’à l’Angleterre, qui devint au fil des siècles l’incarnation du patriotisme anglais.
Les femmes ne sont pas en reste. Marie de France, qui vit à la cour d’Angleterre et écrit en anglo-normand, est le premier auteur féminin en français ; la mystique Julian of Norwich est le premier auteur féminin en langue anglaise. Margery Kempe est une femme d’exception dont l’autobiographie campe un portrait haut en couleurs.
La désobéissance à la loi, les crimes et délits, relèvent aussi de cette thématique.

Personnages littéraires
En littérature comme dans la vie, l’exception renvoie à l’individu hors norme, différent des autres en mieux ou en pire, au comportement parfois surprenant, qu’il agisse pour ou contre la communauté. La littérature médiévale offre de nombreux personnages d’exception, héros, monstres, saints, ou simples excentriques, qui se démarquent de la norme d’une manière ou d’une autre, se distinguent des autres par l’excès de leurs vertus ou de leurs crimes : Beowulf, qui a la force de trente hommes ; Grendel, l’exclu ; Thryth, la mauvaise reine, et Heremod, le mauvais roi, qui viennent en contrepoint des portraits de bons souverains dans Beowulf ; Arthur, qui rassemble autour de lui les meilleurs des chevaliers ; Richard Cœur de Lion, mangeur de chair humaine ; Perceval, que sa méconnaissance des règles amène à d’absurdes bévues sociales ; l’étranger aux mœurs surprenantes, le juif, le Sarrasin. La quête du Graal est aussi la quête de l’être exceptionnel seul capable de la mener à bien.
Certains personnages se retrouvent dans une situation exceptionnelle : le roi Richard forcé à combattre un lion à mains nues, le prince devenu cuisinier dans Havelok the Dane, la princesse de Sir Degaré brutalement courtisée par un chevalier fée, Launfal seul exclu de la distribution des présents, réduit à la plus extrême pauvreté, puis rendu immensément riche grâce à l’amour d’une fée ; les bergers qui au milieu de leurs préoccupations terre-à-terre reçoivent l’annonce de la naissance du Christ dans The Second Shepherds’ Play ; et tant d’autres.
Certains textes jouent sur les notions de norme et d’exception. Quand le courage exceptionnel est devenu la norme d’une société héroïque, c’est la fuite lâche et toute humaine qui fait exception, celle de Godric dans La Bataille de Maldon, laissant derrière lui des compagnons qui se font tuer jusqu’au dernier ; tandis que dans Beowulf la fuite qui devrait être exceptionnelle entraîne tous les compagnons du roi à l’exception du seul Wiglaf. Dans Sir Gawain and the Green Knight Gauvain, le meilleur des chevaliers arthuriens, a toutes les raisons de se croire exceptionnel, jusqu’au moment où un manquement à la règle lui fait prendre conscience de sa faillabilité toute humaine.
Forme littéraire
En littérature, la tension entre tradition et originalité se fait sentir dans l’utilisation des formules, des thèmes, des sujets rebattus. Le cadre proposé peut se vivre comme contraignant ou souple, objet de remises en question, utilisé comme une attente qui peut être délibérément frustrée. A quel point les formules poétiques sont-elles génériques ? à quel point sont-elles choisies en fonction du contexte ?
Avec la Conquête normande une nouvelle norme littéraire remplace la tradition vieil-anglaise. Les poèmes en vers allitéré qui continuent ou reprennent cette tradition font maintenant figure d’exception dans la masse de textes influencés par la littérature française.
L’exception peut aussi se voir comme une rupture. L’auteur crée une norme et des attentes, pour ensuite introduire une ou plusieurs exceptions : en métrique, la strophe de Sir Gawain and the Green Knight, avec sa pendeloque et coda faisant suite aux vers longs ; dans les Contes de Cantorbéry, le jeu entre vers pentamétrique (la norme), poème en strophes (un texte) et prose (deux textes).
Manuscrits
L’exception prise dans le sens de déviance par rapport au modèle est un champ riche dans l’étude des manuscrits. Chaque scribe, délibérément ou involontairement, introduit des modifications à ce qu’il recopie. A quel moment la somme des divergences aboutit-elle à une œuvre nouvelle ?
L’iconographie a ses propres codes, dont le respect ou la transgressions sont significatifs. Les manuscrits opposent l’illustration principale et le contenu des marges, volontiers subversif.
Certains manuscrits peuvent aussi être dits exceptionnels par leur qualité ou leur contenu : le Junius 11, manuscrit poétique vieil-anglais illustré ; le célèbre manuscrit d’Auchinleck à l’époque moyen-anglaise.
En linguistique, la thématique se décline sous forme de la dualité de la règle et de l’exception. Dans une langue en évolution, l’exception est un fossile témoin d’un système ancien, ou une faute qui contient en germe le système en devenir. Lorsque deux formes sont possibles, l’une courante et l’autre exceptionnelle, la langue exploite souvent cette différence pour répartir entre elles les différentes fonctions ou significations.
L’exception peut aussi être l’intrusion d’une langue étrangère dans le système anglais. Les emprunts au français sont légion à l’époque moyen-anglaise. Parfois une autre langue, français ou peut-être latin, intervient soudain dans un texte en anglais : ainsi, les anges parlent français dans Richard Cœur de Lion.
Dans le domaine de la pensée, il s’agira de l’écart par rapport à des schémas de pensée dominants : le dogme et sa remise en question, la pensée hérétique ou simplement originale, et sa place à une époque où la tradition était valorisée.